On est peut-être en train de perdre un truc essentiel.


La curiosité.

Pas celle qui consiste à regarder quinze secondes d’une vidéo avant de passer à la suivante.
La vraie.
Celle qui fait pousser une porte sans savoir ce qu’il y a derrière.
Celle qui fait entrer dans un concert sans connaître le groupe.
Celle qui accepte de ne pas connaître les paroles.
De ne pas reconnaître le refrain.
De ne pas tout comprendre tout de suite.

Aujourd’hui, on dirait qu’il faut rassurer avant même de proposer.

« Je connais pas. »
« C’est quoi comme style ? »
« Ils jouent quoi ? »
« Y’a des reprises ? »

Comme s’il fallait déjà connaître quelque chose pour avoir envie de le découvrir.
Et forcément, à force, on nous ressert la même soupe.

Les mêmes chansons.
Les mêmes références.
Les mêmes recettes.
Les mêmes trucs qu’on a déjà aimés parce qu’on nous les a déjà servis mille fois.

Une soupe prédigérée, réchauffée, rassurante.
Mais si personne ne pousse la porte quand il ne connaît pas le nom sur l’affiche, qui va écouter ceux qui inventent ?

Qui va laisser une chance au groupe de vingt ans qui répète dans un garage ?
À la fille qui fabrique des sons étranges dans sa chambre ?
Au type qui peint des trucs qu’on ne sait pas encore où ranger ?
À ceux qui écrivent, bricolent, sculptent, hurlent, bidouillent, cherchent et se plantent ?

Parce que créer, justement, c’est souvent fabriquer quelque chose que personne ne connaît encore.
Et découvrir, c’est accepter pendant quelques minutes de ne plus être en terrain connu.
On nous habitue tellement à choisir ce qu’on connaît déjà qu’on finit par avoir peur du reste.

Peur de ne pas comprendre.
Peur de ne pas aimer.
Peur de s’ennuyer.
Peur de ne pas pouvoir chanter le refrain dès la première minute.

Mais bordel…

On a aussi le droit d’aller voir un concert et de ressortir en disant :
« J’ai rien compris, mais il s’est passé quelque chose. »

On a le droit de détester.
On a le droit d’être surpris.
On a le droit de découvrir un truc complètement bancal qui, trois jours plus tard, continue pourtant à tourner dans notre tête.
C’est même peut-être à ça que sert la création.

Alors parfois, poussez la porte.
Allez voir le groupe dont vous ne connaissez pas le nom.
Entrez dans l’expo que personne n’a encore photographiée mille fois.
Écoutez le morceau qui n’a pas 500 000 vues.
Laissez une petite place à l’inconnu.
Parce que si nous continuons tous à réclamer uniquement ce que nous connaissons déjà, il ne faudra pas s’étonner qu’un jour on ne nous serve plus que ça.
Et ce jour-là, le problème ne sera pas qu’il n’y aura plus de créateurs.

Ils seront toujours là.

Le problème, c’est qu’on aura oublié comment être curieux …